
Il venait me chercher à l’école avec son vélo qu’il avait repeint en bleu. Parfois quand je ne souhaitais pas marcher, il me hissait sur la selle et guidait l’engin en marchant à côté. A cette époque il était encore alerte et les ulcères de ses jambes ne le faisaient pas trop souffrir. Il avait pris sa retraite assez tôt car à l’âge ou d’autres enfants entrent au collège, lui il suivait son père sur un bateau et partait pour les campagnes de pêche en Islande. J’avais souvent entendu dire que la première fois qu’il avait quitté le port, il pleurait après sa maman, avec le temps il avait fini par s’habituer, ils étaient marins pêcheur de père en fils et son père se faisait un devoir de lui apprendre le métier. Une fois son activité maritime, terminée il avait travaillé à l’usine afin de compléter ses trimestres manquants pour la retraite et après ce dur labeur, il prenait enfin un peu de temps pour lui.
Il s’occupait activement de son jardin qu’il entretenait et chérissait comme un chef et il y passait beaucoup de temps car le jardin était grand. Beaucoup de légumes, des aromates, des fruits, des arbres et des fleurs, l’endroit était complet et j’aimais beaucoup m’y promener et retourner la terre avec lui quand je n’avais pas école. J’adorais ramasser les pommes de terre, déplanter les carottes, agiter les groseilles, manger les fraises et cueillir de jolis bouquets pour les tables de fête. En été, le tourniquet était mon objet favori et je ne me lassais pas de me faire arroser lorsqu’il faisait très chaud. J’aimais aussi aller puiser de l’eau dans la citerne qu’il avait installée pour récupérer les eaux de pluie. Cette eau servait aux lessives et à l’arrosage du jardin. J’avais un petit arrosoir en plastique et j’étais fière de l’utiliser. Je pense que c’est lui qui a du me transmettre cet amour pour la terre et la nature.
Le Mardi c’était jour de lessive, bien sûr il y participait, il n’y avait pas de lave linge et tout se faisait dans de grandes cuves, des lessiveuses comme il disait. Il aidait pour les draps en coton épais et les serviettes de toilette qu’il ébouillantait. Il charriait les bassines d’eau et faisait les allées et venues pour rincer le linge, il tournait la manivelle pour essorer et il emmenait le tout dehors. Parfois il aidait à étendre le linge sur les fils de fer quand les pièces étaient trop lourdes et trop volumineuses. Ce travail harassant commençait souvent vers 7 heures le matin et ne se terminait que vers midi. En été c’était une occupation agréable mais en hiver c’était plus dur. Les lessives se faisaient à la cave car les grandes cuves étaient stockées là et il y avait une pièce spéciale pour sécher le linge lorsqu’il pleuvait.
Le Mardi il était très fatigué, le travail physique qu’il effectuait et la station debout prolongée faisaient souffrir ses jambes mais il ne disait jamais rien. Il se reposait un peu en début d’après midi et vers 16 heures il retournait au jardin pour ramasser les légumes qui serviraient à préparer la soupe du soir. Faut dire que « Metche » ne l’épargnait pas, elle avait toujours quelque chose à lui faire faire et parfois je me demandais où il trouvait la force pour continuer.
Souvent en fin d’après midi, une fois mes devoirs terminés, on jouait aux cartes ou à des jeux de société. Il avait une patience sans limite et acceptait tout ce que je lui demandais. Je voulais dessiner, on dessinait, je voulais lire, on lisait….. Lorsque je décidais de partir jouer chez une copine, c’est encore lui qui venait me chercher, il était inquiet quand il voyait la nuit tomber, alors il enfourchait sa bicyclette bleue et arpentait le quartier pour me retrouver. J’étais une vraie chipie car je n’étais jamais chez la personne où j’avais prétendu aller, il faisait alors la tournée des copines et finissait toujours par me retrouver et me réprimander parce qu’il était inquiet.
Je me souviens de son habillement particulier, il avait toujours un pantalon et une veste bleu marine en toile épaisse style jean’s qui ressemblait presque à de la bure. Je ne me rappelle pas l’avoir vu habillé autrement qu’avec ce style de vêtements, il en avait de plusieurs couleurs mais toujours dans les tons foncés. Il sortait le costume, la chemise blanche et les boutons de manchette en or pour les grandes occasions. Il ne quittait jamais sa casquette de marin sur laquelle était brodée une belle ancre marine.
Je l’ai vu vieillir et se fatiguer de plus en plus. Monter et descendre les escaliers étaient pour lui un véritable enfer et je me fâchais quand ma grand-mère lui demandait de descendre au sous sol pour récupérer l’énorme « fait tout » de soupe qu’elle avait fait cuire. Il mettait un temps fou à remonter le précieux breuvage et metche trouvait que ça n’allait pas assez vite alors elle le houspillait. Il ne répondait jamais…je répondais qu’elle n’avait qu’à attendre que l’un de ses fils rentre, mais « Metche » quand elle voulait quelque chose, c’était tout de suite.
J’aimais quand il ma parlait de la guerre, je lui disais « encore pépé » et pépé recommençait de plus belle pour me faire plaisir. Je crois que par moments Metche était jalouse de notre complicité. Il était fier lorsqu’il était appelé dans les collèges pour raconter sa vie de pêcheur d’Islande et quand il a été contacté par un écrivain belge pour témoigner, il a tout de suite accepté.
Je ne suis jamais restée loin d’eux, ils étaient un peu comme mes parents puisqu’ils m’avaient élevée les cinq premières années de ma vie. Quand je revenais du lycée, ma mère m’attendait et on partait les voir, on mangeait un bol de soupe, la fameuse soupe de « Metche » qui abreuvait les voisins et amis du quartier.
Un matin il n’a pas réussi à se lever, le médecin est venu, le diagnostic était simple, « Petche » était usé, l’hospitaliser n’aurait servi à rien, le cœur ne suivait plus, le corps non plus, puis il voulait rester chez lui, dans sa maison. Nous l’avons bichonné pendant 8 jours, ma mère faisant partie du corps médical savait, moi je n’étais pas préparée. Je suis rentrée du lycée, j’étais en colère, ma mère était partie manger la soupe sans moi, la maison était sombre et vide, j’ai eu un étrange sentiment qui s’est tout de suite confirmé. Ma mère est revenue pour me chercher, elle m’a simplement dit que « Petche » s’était endormi, paisiblement. Elle avait fait ramener de l’oxygène mais ça n’avait pas suffit. C’était son heure, c’est lui qui avait décidé. Vers le milieu de l’après-midi, entouré des siens, il avait entamé son grand voyage, tout simplement, comme il avait toujours été dans la vie. Pas une plainte, pas un rictus de souffrance, l’instant d’avant il parlait et tout à coup c’était fini.
Il s’appelait Charles-Henri, c’était mon grand-père maternel, mon « Petche » à moi… il aurait presque 110 ans maintenant.
Il s’occupait activement de son jardin qu’il entretenait et chérissait comme un chef et il y passait beaucoup de temps car le jardin était grand. Beaucoup de légumes, des aromates, des fruits, des arbres et des fleurs, l’endroit était complet et j’aimais beaucoup m’y promener et retourner la terre avec lui quand je n’avais pas école. J’adorais ramasser les pommes de terre, déplanter les carottes, agiter les groseilles, manger les fraises et cueillir de jolis bouquets pour les tables de fête. En été, le tourniquet était mon objet favori et je ne me lassais pas de me faire arroser lorsqu’il faisait très chaud. J’aimais aussi aller puiser de l’eau dans la citerne qu’il avait installée pour récupérer les eaux de pluie. Cette eau servait aux lessives et à l’arrosage du jardin. J’avais un petit arrosoir en plastique et j’étais fière de l’utiliser. Je pense que c’est lui qui a du me transmettre cet amour pour la terre et la nature.
Le Mardi c’était jour de lessive, bien sûr il y participait, il n’y avait pas de lave linge et tout se faisait dans de grandes cuves, des lessiveuses comme il disait. Il aidait pour les draps en coton épais et les serviettes de toilette qu’il ébouillantait. Il charriait les bassines d’eau et faisait les allées et venues pour rincer le linge, il tournait la manivelle pour essorer et il emmenait le tout dehors. Parfois il aidait à étendre le linge sur les fils de fer quand les pièces étaient trop lourdes et trop volumineuses. Ce travail harassant commençait souvent vers 7 heures le matin et ne se terminait que vers midi. En été c’était une occupation agréable mais en hiver c’était plus dur. Les lessives se faisaient à la cave car les grandes cuves étaient stockées là et il y avait une pièce spéciale pour sécher le linge lorsqu’il pleuvait.
Le Mardi il était très fatigué, le travail physique qu’il effectuait et la station debout prolongée faisaient souffrir ses jambes mais il ne disait jamais rien. Il se reposait un peu en début d’après midi et vers 16 heures il retournait au jardin pour ramasser les légumes qui serviraient à préparer la soupe du soir. Faut dire que « Metche » ne l’épargnait pas, elle avait toujours quelque chose à lui faire faire et parfois je me demandais où il trouvait la force pour continuer.
Souvent en fin d’après midi, une fois mes devoirs terminés, on jouait aux cartes ou à des jeux de société. Il avait une patience sans limite et acceptait tout ce que je lui demandais. Je voulais dessiner, on dessinait, je voulais lire, on lisait….. Lorsque je décidais de partir jouer chez une copine, c’est encore lui qui venait me chercher, il était inquiet quand il voyait la nuit tomber, alors il enfourchait sa bicyclette bleue et arpentait le quartier pour me retrouver. J’étais une vraie chipie car je n’étais jamais chez la personne où j’avais prétendu aller, il faisait alors la tournée des copines et finissait toujours par me retrouver et me réprimander parce qu’il était inquiet.
Je me souviens de son habillement particulier, il avait toujours un pantalon et une veste bleu marine en toile épaisse style jean’s qui ressemblait presque à de la bure. Je ne me rappelle pas l’avoir vu habillé autrement qu’avec ce style de vêtements, il en avait de plusieurs couleurs mais toujours dans les tons foncés. Il sortait le costume, la chemise blanche et les boutons de manchette en or pour les grandes occasions. Il ne quittait jamais sa casquette de marin sur laquelle était brodée une belle ancre marine.
Je l’ai vu vieillir et se fatiguer de plus en plus. Monter et descendre les escaliers étaient pour lui un véritable enfer et je me fâchais quand ma grand-mère lui demandait de descendre au sous sol pour récupérer l’énorme « fait tout » de soupe qu’elle avait fait cuire. Il mettait un temps fou à remonter le précieux breuvage et metche trouvait que ça n’allait pas assez vite alors elle le houspillait. Il ne répondait jamais…je répondais qu’elle n’avait qu’à attendre que l’un de ses fils rentre, mais « Metche » quand elle voulait quelque chose, c’était tout de suite.
J’aimais quand il ma parlait de la guerre, je lui disais « encore pépé » et pépé recommençait de plus belle pour me faire plaisir. Je crois que par moments Metche était jalouse de notre complicité. Il était fier lorsqu’il était appelé dans les collèges pour raconter sa vie de pêcheur d’Islande et quand il a été contacté par un écrivain belge pour témoigner, il a tout de suite accepté.
Je ne suis jamais restée loin d’eux, ils étaient un peu comme mes parents puisqu’ils m’avaient élevée les cinq premières années de ma vie. Quand je revenais du lycée, ma mère m’attendait et on partait les voir, on mangeait un bol de soupe, la fameuse soupe de « Metche » qui abreuvait les voisins et amis du quartier.
Un matin il n’a pas réussi à se lever, le médecin est venu, le diagnostic était simple, « Petche » était usé, l’hospitaliser n’aurait servi à rien, le cœur ne suivait plus, le corps non plus, puis il voulait rester chez lui, dans sa maison. Nous l’avons bichonné pendant 8 jours, ma mère faisant partie du corps médical savait, moi je n’étais pas préparée. Je suis rentrée du lycée, j’étais en colère, ma mère était partie manger la soupe sans moi, la maison était sombre et vide, j’ai eu un étrange sentiment qui s’est tout de suite confirmé. Ma mère est revenue pour me chercher, elle m’a simplement dit que « Petche » s’était endormi, paisiblement. Elle avait fait ramener de l’oxygène mais ça n’avait pas suffit. C’était son heure, c’est lui qui avait décidé. Vers le milieu de l’après-midi, entouré des siens, il avait entamé son grand voyage, tout simplement, comme il avait toujours été dans la vie. Pas une plainte, pas un rictus de souffrance, l’instant d’avant il parlait et tout à coup c’était fini.
Il s’appelait Charles-Henri, c’était mon grand-père maternel, mon « Petche » à moi… il aurait presque 110 ans maintenant.




